Le frigo est vide!

D’ici 2030, votre frigo sera vide !


Préambule


« Maman, papa, le frigo est vide ! ». Voici la phrase que nous allons tous d’entendre d’ici quelques années si la situation actuelle perdure. Non pas parce que la production alimentaire et non alimentaire mondiale va s’arrêter, non. Mais parce que la chaine d’approvisionnement du producteur au consommateur ne fonctionnera plus ! Pourquoi ? Le manque de chauffeurs routiers formé diminue chaque jour en Suisse et en Europe. Il n’y a qu’à observer ce qui se passe au Royaume Unis ces derniers mois… N’en déplaise aux défenseurs de la planète et adeptes de l’économie circulaire, si on ne change rien, la toute de suite, dans les 3 à 5 années qui viennent, votre/notre frigo ne sera plus approvisionné et il sera difficile et compliqué d’avoir des réflexions et les idées clairs avec l’estomac vide !





La sonnette d’alarme a retenti il y a 10 ans déjà !


En effet, je me souviens que le SECO (Secrétariat d’État à l’Économie) faisait la prévision pessimiste en 2011 déjà, que d’ici 2030 il manquerai 50'000 chauffeurs routiers en Suisse.

Mais qu’est-ce qui a été entrepris depuis ? Pas grand-chose malheureusement…

Jusqu’en 2008, pour devenir chauffeur routier en Suisse, il suffisait de suivre des heures de conduite avec un moniteur et d’aller se présenter à l’examen du service des automobiles. Faire un apprentissage est également une autre possibilité, qui existe encore actuellement. Après 2008, la confédération à été obligée d’applique les accords bilatéraux signés avec l’EU en matière de collaboration transfrontalière et de formation des chauffeurs routiers, entre autres. Conséquence ; une « professionnalisation » du métier de chauffeur routier devenue beaucoup plus pointue que par le passé.

L’avantage de cette professionnalisation est indéniable ; des chauffeurs mieux formé (quoi que...) et la mise en place de cours de formation continue indispensables au maintien du niveau des compétences tant sur le plan pratique que théorique.

Cependant, en 2008, la Suisse était déjà « à la traine » avec la formation dans ce domaine et elle n’a pas su développer convenablement la formation de base des chauffeurs. Encore à l’heure actuelle, ce métier est largement décrié. Nous avons tous déjà entendu des parents ou des professeurs dire à des jeunes : « si tu ne travail pas bien à l’école tu vas finir comme vendeur, coiffeur, chauffeur-livreur… ». Comme si ces métiers, que je qualifierai de métier de « base », essentiels dans l’économie d’un pays, sans compter leurs rôles social, seraient des « sous-métiers ».


Un problème de valorisation


Aussi loin que je cherche dans mes souvenirs, le chauffeur routier représente à mes yeux aujourd’hui ce qu’il représentait déjà quand je n’étais qu’un enfant. Un « gros » camion, un chauffeur sympa et souriant, qui vient livrer le commerce de proximité ou ma mère travaillait quand j’étais petit. Un travail indispensable, dans une chaîne d’approvisionnement bien rôdée. Je me souviens également du chauffeur du CarPostal qui m’emmenait à l’école et qui était considéré comme une « personnalité » au sein de la vie communautaire de mon village. Alors, qu’est-ce qui a changé depuis ?

La mondialisation ! La productivité, le rendement au détriment de la qualité, voilà ce qui a changé. Le manque de valorisation de ces métiers de « base » si essentiels !

Revenons sur la formation. Actuellement, pour devenir chauffeur professionnel en Suisse, il existe toujours ces deux possibilités. Le choix, très jeune, de faire un apprentissage ou alors, de suivre une reconversion professionnelle en passant par un moniteur de conduite. L’option apprentissage est à mon avis la plus complète et la plus sérieuse. L’apprenant va passer 3 ans dans une entreprise ou il va apprendre « toutes les ficelles du métier » comme dit l’expression. Une immersion qui va déterminer la suite de la carrière du jeune chauffeur, en fonction de l’entreprise dans laquelle il a pu apprendre le métier et de sa capacité à avancer malgré la pénibilité du métier, des horaires et de sa vie future. Le salaire qu’il recevra sera également déterminant pour la suite de sa carrière dans ce métier…

La voie de la reconversion quant à elle, est un véritable parcours du combattant et qui plus est, onéreux ! En effet, un permis « sec » de la catégorie C (camion) se paie un certain prix en fonction de vos capacités. On peut dire généralement que son coût se situe entre 3'000 et 5'000 francs, uniquement pour l’obtention du permis de conduire. Après quoi il faut encore se préparer pour l’examen professionnel de l’ASTAG (940 francs) dans un délai d’un an. Toutes les spécialisations, permis remorque, matières dangereuses, permis grue, permis cariste, se paient en plus de la formation de base. PAYER POUR AVOIR LE DROIT DE TRAVAILLER ! Un comble non ? Un employé de commerce doit-il payer pour sa formation et avoir le droit de prétendre à un siège dans un bureau ? Fauteuil en cuir avec ou sans roulettes ? Cela dépend de la formation et de combien ti paies mon ami !

Pour celui qui souhaite transporter des personnes, le permis D (autocar) est encore moins accessible puisque soumis à un quota minimum d’heures de conduite accompagnées d’un moniteur, donc évidement encore plus onéreux !

Alors que fais la Suisse, le SECO, l’ASTAG, les groupes professionnels, les entreprises, afin de valoriser ce métier et provoquer des vocations ? RIEN ! Et c’est bien là le problème ! Il est plus facile d’engager des chauffeurs étrangers, déjà formé, que de le faire chez nous. La proportion de chauffeurs Suisse vs chauffeur venant de la zone Euro voir de plus loin encore, toutes catégories confondues, est de pratiquement 50% actuellement et cela s’accentue ! Le marché local forme en moyenne et péniblement 1’500 nouveaux chauffeurs routiers en Suisse par année alors que la demande est double !


Ton frigo, bientôt vide


Regardez autour de vous. Si si, prenez le temps de bien regarder autour de vous, peu importe l’endroit où vous êtes en ce moment précis. Fait ? Maintenant éliminez tout, je dis bien tout ce qui a transité et été transporté par un camion… Vous comprenez maintenant ? Pour ma part, au moment où j’écris ces lignes, si j’effectue cet exercice, je me retrouve assis sur le sol de ma maison, totalement vide et pire encore, sans ordinateur et complètement nu sur le sol froid de mon salon !

Vous comprenez l’enjeux maintenant ? Et cet enjeu est planétaire, au même titre, et c’est là toute l’ironie de la situation, que la préservation de notre planète ! La sauvegarde de notre espèce passe par l’approvisionnement de votre frigo !Passe par le chauffeur qui va parfois travailler toute une nuit, faire plusieurs aller et retour afin d’acheminer ce petit « top » que vous avez vu sur Zalando et que vous voulez pouvoir essayer demain devant la glace de votre dressing, tranquillement chez vous. Et tant pis s’il ne me va pas, je peux le renvoyer… J’entends déjà certain dire que de toute façon ce n’est pas grave car bientôt les camions seront autonomes et il n’y aura plus besoin de chauffeurs… bla, bla, bla…


Mais que faire alors ?


Prenons l’exemple de la France. Oui la France qui elle a bien compris les enjeux et forme à tour de bras dans les métiers de la route et de la logistique. Des centres de formation crédibles, soutenus par l’État, ouvrent dans toutes les régions depuis deux ans maintenant. Un recrutement, une promotion de ces métiers est faite dans les lycées mais également auprès de chômeurs. Un financement des formations, mix entre l’apprenant, l’entreprise et l’État fait que ces formations ont du succès ! Alors pourquoi ne pas prendre exemple, pour une fois, sur nos voisins ? D’autant que la mise en place d’un système similaire serait facile dans notre pays. Il existe déjà bon nombre de centre de formation pour les chauffeurs professionnels, alors pourquoi ne pas leur en donner la mission ?!

Ce que je ne vous ai pas encore dit c’est qu’en Suisse, dès que vous êtes qualifié comme chauffeur pro, vous devez suivre 35h de formation continue sur 5 ans, afin de valider votre accréditation professionnelle ! Sans quoi, vous n’avez pas le droit d’exercer votre métier ! Et en plus vous devez payer pour le faire ! Oui, vous avez bien lu, payer pour avoir le droit d’exercer votre travail !


Une balle dans le pied


Les centre de formations actuels, dit centre de formation OACP (Ordonnance sur l’Admission des Chauffeurs Professionnels), se basent sur les prescriptions de l’ordonnance et les directives de l’asa (Association des Service Automobile). Un cadre relativement large qui permet aux centres de formations de proposer quasiment n’importe quoi, tant que ça rapporte ! La formation continue des chauffeurs en Suisse est essentiellement basée, pour la plupart des centres, sur une logique financière plutôt que formatrice ! Encaisser, c’est le maître mot ! La preuve que le secteur est lucratif puisque même des fabricants d’ascenseurs s’y mettent ! Pendant ce temps, personne ne se préoccupe des vrais problèmes puisque seul leur frigo compte pour eux… Penser global ? Non, chacun est bien trop occuper à essayer de « piquer » les clients du centre concurrent…


Pour finir


Continuer de la sorte et notre, votre frigo sera vide peut-être encore plus vite que je ne saurai l’imaginer. Une prise de conscience de la part de toute la population, des politiques, des entreprises et absolument indispensable afin de prendre la bonne route pour 2030. Les chauffeurs deviennent une denrée rare et si l’on observe bien certains sites opérationnels, les départs à la retraite dans les 5 prochaines années feront très mal et ces postes ne seront pas remplacé par la relève locale puisqu’il n’y en a pas ! Tout au plus quelques chauffeurs venus du Sénégal, du Cap Vert, de Pologne, du Portugal, d’Italie…

Alors, êtes-vous prêt à emprunter la route du FRIGO? La question est posée…


Robert Küderli

Chauffeur professionnel

Directeur d’un centre de formation

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